LES PAPIERS PEINTS DE DAVID BOWIE

 

Photographie © Brian Aris

David Bowie est un musicien et interprète légendaire connu pour ses albums Space Oddity (1969), Hunky Dory (1971) et Heroes (1977). Acteur et artiste également, il a peint tout au long de sa vie et a joué dans plusieurs films mémorables, dont L’Homme qui est tombé sur Terre (1976), Labyrinthe (1986) et Basquiat (1996). « Je suppose qu’en tant qu’artiste, il ne s’agissait pas toujours d’exprimer mon travail », a-t-il expliqué une fois. « Je voulais vraiment, plus que toute autre chose, contribuer d’une manière ou d’une autre à la culture dans laquelle je vivais. »

 

Né David Robert Jones le 6 janvier 1947 à Londres, Royaume-Uni, il a montré un fort talent musical et une grande créativité dès l’enfance avant de poursuivre ses études au Bromley Technical High School. L’une des caractéristiques les plus notables de Bowie, était ses deux yeux de couleur différente ; cela n’a pas été causé par la génétique mais par un coup de poing à l’œil gauche qui l’a fait rester dilaté. Au milieu des années 1960, jouant déjà de la musique sous le nom de Davy Jones, l’artiste a changé de nom pour se distinguer du chanteur principal des Monkees du même titre. Au cours des deux décennies suivantes, Bowie a fondamentalement changé la musique, passant de son alter-ego Ziggy Stardust au punk rock, à la nouvelle vague et à la pop.

 

L’artiste est décédée après une longue bataille contre le cancer à l’âge de 68 ans, le 10 janvier 2016 à New York, NY. Au cours de sa carrière, l’artiste a vendu 140 millions de disques dans le monde et créé un total de 28 albums studio, dont le dernier était Blackstar (2016).

 

 

Source : Artnet.com

 

 

 

DAVID BOWIE

LE PAPIER PEINT MIS EN SCÈNE

Paul Maréchal, 1er mai 2020

 

(Fig.1) David Bowie posant devant ses deux papiers peints. Photo © Victoria & Albert Museum.

Icône planétaire de la musique pop, transgresseur des codes attribués aux genres, David Bowie (1947-2016) était également un acteur et un peintre, un aspect méconnu de ses talents. Initiateur de courants musicaux tels que le glam rock et le plastic soul au début des années 1970, Bowie pratique alors la peinture, qu’il explorera davantage lors de son séjour à Berlin, entre 1976 et 1978.  C’est au moyen de la peinture, de la musique et de la lecture qu’il tentera de surmonter une forte addiction à la cocaïne.

 

L’artiste a toujours consacré une part importante de son activité intellectuelle à la peinture, et cela dès les années 1970, tant par sa pratique que par ses achats d’œuvres d’art, lesquelles ont constitué une impressionnante collection de tableaux dispersée en vente publique chez Sotheby’s New York les 10 et 11 novembre 2016. Bowie a révélé son talent en arts visuels, même s’il n’a pas bénéficié d’une solide formation technique, par la création de deux papiers peints qu’il a exposé lors de la toute première exposition de ses œuvres.  Intitulée New Afro/Pagan and Work 1975-1995 (Fig.5), elle a été présentée du 18 au 29 avril 1995 à The Gallery, au 28 de la rue Cork à Londres, dans le chic quartier de Mayfair. Ces deux papiers peints, datés de 1995, seront les seuls qu’il produira. Il les intégrera dans l’exposition citée ci-dessus de manière à créer une installation, une œuvre in situ.

 

Bowie expliqua ainsi son choix de recourir au papier peint : « I chose wallpaper because of its status as something incongruous, particularly in the world of art. I haven’t completely lost my sense of irony, you know! ». Bowie se mit alors à la recherche d’un imprimeur pour réaliser ses œuvres, notant au passage combien « it’s hard to get wallpaper printed1 ». Il se voit offrir de les faire imprimer par la prestigieuse firme anglaise de décoration Laura Ashley (1925-1985) dont l’atelier est encore aujourd’hui situé dans le Pays de Galles.

 

(Fig.2) Détail du papier peint Conflict.

Pour le premier papier, Conflict (Fig.2), il fait appel à la collaboration de deux artistes britanniques parmi les plus importants de l’époque, Lucian Freud (1922-2011) et Damien Hirst (né en 1965).  Freud fournit son autoportrait nu datant de l’année précédente (1994) et Hirst un boîtier rappelant les boîtiers qu’il utilisait à l’époque et dans lesquels il immergeait des animaux. Bowie encadre l’autoportrait de Freud dans le boîtier de Hirst et fixe le tout sur un arrière-plan au motif floral de teintes violacées.  Ce motif a été choisi par Bowie lui-même parmi une sélection que lui avait proposée la firme Laura Ashley. Pour Bowie, ce papier peint voulait illustrer l’opposition entre art traditionnel et art contemporain, d’où son titre de Conflict. Le résultat : « … it’s traditional art in the hands of modern art2 » selon Bowie lui-même qui réussit ainsi le tour de force de réunir quatre des artistes visuels britanniques parmi les plus importants de la fin du XXe siècle. Bowie, qui visitait régulièrement Hirst à son atelier à cette époque et avec qui il réalisait des tableaux conjointement (Fig.8), se confia encore davantage sur cette réalisation dans sa dernière biographie, affirmant que « Hanging wallpaper isn’t my kind of thing, but I could definitely art direct, and I could light it beautifully. I could tell other people to hang it, believe you me3 ».

 

(Fig.3) Détail du motif de The Minotaur.

Le second papier peint, The Minotaur (Fig.3), était destiné à orner deux demi-colonnes de style classique appuyées contre un mur de la salle de l’exposition. Une photo du célèbre photographe anglais Lord Snowdon, faisant poser Bowie devant celles-ci (Fig.4), immortalisa cette installation. La création de The Minotaur ne fut pas sans embûche pour Bowie. Le motif reprenait l’un de ses dessins au fusain, The Crouch, exposé ailleurs dans la galerie et montrant un minotaure accroupi arborant un large pénis que les gens de Laura Ashley censurèrent, informant Bowie qu’ils ne pourraient imprimer pareille image. Bowie castra donc son minotaure sans en tenir rigueur aux collaborateurs de Laura Ashley : « It’s been a good working relationship, apart from the castration, that is! »

 

Seulement sept rouleaux de 11 mètres chacun de ces deux papiers peints furent imprimés, contrairement à une information erronée qui circula dans la presse annonçant que David Bowie venait de créer une ligne de papier peint pour la célèbre firme. Jacqui Moore, qui agissait à titre de responsable des communications chez Laura Ashley, de 1993 à 1998, supervisa la réalisation, après avoir été approchée par Kate Chertavian, la conservatrice londonienne de Bowie.

 

(Fig.4) Bowie devant ses papiers peints, durant l’exposition David Bowie: New Afro/Pagan and Work 1975-1995, tenue à The Gallery, rue Cork à Londres, en 1995. Photo : Lord Snowdon.

 

(Fig.5) Bowie durant l’exposition David Bowie: New Afro/Pagan and Work 1975-1995, tenue à The Gallery, rue Cork à Londres, en 1995. Photo : Lord Snowdon.

 

 

À l’issue de l’exposition, fin avril 1995, Brian Eno, le légendaire producteur des albums de Bowie dont la célèbre trilogie berlinoise comprenant Low (1977), Heroes (1977) et Lodger (1979), ainsi que le fameux Outside (1995), dernier opus en date de Bowie, eut l’idée de découper en morceaux une partie du papier peint pour l’utiliser au profit d’un événement bénéfice qu’il baptisa War Child. Pour ce projet, il conçut un boîtier de couleur blanche, édité à 500 exemplaires (Fig.6), et dans lequel se retrouvaient un morceau de papier peint ; un exemplaire de la bande sonore Antennae # 1 créée spécialement pour l’événement ; une photo par Anton Corbijn et une aquarelle par Patrick Hughes. Ces boîtiers furent vendus au gala de mode bénéfice du War Child intitulé Pagan Fun Wear, qui eut lieu à la prestigieuse Saatchi Gallery dans le chic quartier londonien de St John’s Wood. Le gala de mode présentait des créations aussi variées qu’une bizarre cravate en cuir par Lou Reed, d’étranges chaussures par Jarvis Cocker et un costume formé de bandelettes créé par Bowie lui-même.

 

(Fig.6) Le boîtier produit pour l’événement bénéfice War Child, organisé par Brian Eno, contenant entre autres le papier peint de Bowie.

 

(Fig.7) Bowie en entrevue à la télévision néerlandaise expliquant son papier peint à l’animateur. Source https://youtu.be/Lt7FrufzaPU?t=471

 

 

(Fig.8) David Bowie et Damien Hirst en 1995.

Le témoignage de l’un des techniciens sur le procédé de fabrication de ces deux papiers peints est révélateur des difficultés de faire imprimer du papier peint comme Bowie l’avait lui-même demandé. M. Dan Smout, l’un des techniciens de l’atelier de Laura Ashley témoigne : « J’ai travaillé pour Laura Ashley pendant un certain nombre d’années dans le papier peint d’impression en héliogravure. Tout le monde l’appelait l’usine à bombes parce que le procédé d’impression impliquait des produits chimiques volatils. Donc, s’il y avait une explosion, le toit aurait pu sauter ! Minimiser les dommages causés par de possibles explosions était une préoccupation constante. Lorsque Laura Ashley a été vendue à d’autres investisseurs, ils ont découvert comment sécuriser la méthode d’impression et ont déplacé la presse là où se trouvait l’usine de textiles. J’ai quitté l’atelier au moment où ils déplaçaient les presses. Les motifs du papier peint étaient imprimés à partir de sept cylindres de cuivre gravés et chromés qui ont été fabriqué spécialement, ce qui entraînait un coût assez élevé. Je ne sais pas ce qui est arrivé aux cylindres après, ils n’ont pas été conservés dans l’atelier de Laura Ashley avec les autres modèles de cylindres, ils doivent donc avoir été recyclés ou remis à David Bowie, ce dont je doute car ils sont gros et lourds4. »

 

Pour Bowie, l’intégration de ses papiers peints à l’exposition de ses tableaux répondait essentiellement à une préoccupation de mise en scène de l’ensemble. Aguerri aux arts de la scène dont des éclairages savants, des décors étudiés, des chorégraphies, le mime et tant d’autres aspects que l’on retrouvait dans ses spectacles, Bowie voulait ainsi mettre en scène ses tableaux en choisissant de créer lui-même les papiers peints et l’éclairage de l’exposition. Celle-ci devenait alors une installation, un événement, à la manière de ses spectacles musicaux, mais cette fois-ci c’étaient la couleur et les motifs de ses toiles qui en devenaient les interprètes.

 

 

Notes

1. https://blog.lauraashley.com/archive-laura-ashley-blog/david-bowie-lucian-freud-wallpaper/

2. Ibid.

3. Bowie: The Biography by Wendy Leigh, Simon and Schuster, N.Y., 2014, page 245.

4. Propos recueillis et traduits de l’anglais par Paul Maréchal en juillet 2019.

 

 

Photo © Jérôme Lavallé

PAUL MARÉCHAL
Notes sur l’auteur

 

Natif de Montréal, Paul Maréchal est historien de l’art et conservateur de la collection Power Corporation du Canada depuis 1993. Après ses études au baccalauréat en cinéma et production de film à l’Université Concordia à Montréal en 1988, il obtient une maîtrise en histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal en 1994 où il donne depuis 1997 le cours sur le marché de l’art.

 

Paul Maréchal a entrepris des études exhaustives sur l’œuvre d’Andy Warhol. Il est l’auteur de quatre catalogues raisonnés sur l’œuvre graphique de l’artiste. Une première recherche sur l’ensemble des quelques 65 pochettes de disques a été publiée chez Prestel (filiale Art & Architecture de Random House), en 2008, rééditée en 2015. Cet ouvrage a servi de base à l’exposition Warhol Live au Musée des beaux-arts de Montréal en 2008.

 

En 2014, deux autres études sont publiées chez Prestel : la première portant sur l’ensemble des quelques 40 affiches publicitaires de l’artiste et la seconde sur les quelques 425 illustrations et couvertures de magazines commandées par plus de 60 éditeurs. Ces publications ont été à la base de plusieurs expositions portant sur ces sujets dans des musées tant à Londres, Barcelone, Madrid et Lyon entre autres.

 

 

 

 

 

 

 

COMMISSAIRE
CLAUDE GOSSELIN, C.M. (c.v.)
Directeur général et artistique
Centre international d’art contemporain de Montréal
claude.gosselin@ciac.ca

 

COMMISSAIRE ADJOINT
VINCENT GODIN-FILION
Adjoint à la direction générale et artistique
Centre international d’art contemporain de Montréal
vincent.godin-filion@ciac.ca