dossier


par Xavier Malbreil

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« En venant en Alaska, McCandless désirait marcher dans une terre vierge, découvrir un point blanc sur la carte. Mais en 1992, il n'y avait plus de points blancs sur les cartes, ni en Alaska, ni ailleurs. Alors Chris, avec sa logique particulière, trouva une solution élégante. Il supprima la carte, tout simplement. C'est dans son esprit, par conséquent, à défaut d'autre chose, que la terra resterait incognita. » 1

« Total Immersion brouille la ligne entre le monde virtuel et le réel en créant des expériences interactives magiques ».



Que l'on se penche sur l'histoire du net art, et que l'on examine les premières œuvres ayant marqué cette discipline, et l'on ne pourra qu'être frappé par le grand nombre d'œuvres qui ont pris pour sujet la représentation de l'information elle-même, de l'information telle qu'elle est véhiculée par le Net. Cartes, schémas, diagrammes, métaphores, analogies, symboles, bien des formes et figures plastiques et rhétoriques ont été convoquées tant par des artistes que par des géographes et des historiens - sur tous les continents - pour tenter de donner une représentation des nouveaux territoires informationnels qui se sont ouverts depuis le début des années 80. À ce titre, on pourrait comparer les artistes du Net aux premiers explorateurs et navigateurs, qui se devaient d'être aussi des géographes, et ne pouvaient se contenter de partir à la découverte : il fallait qu'ils ramènent des territoires lointains cette denrée encore plus rare que l'or, à savoir l'information sur le territoire, la carte. Les pionniers du net art se comportaient de la même façon qui voulaient former, à partir d'une image mentale ou d'une requête dans quelque robot fouineur intelligent, une représentation fixe ou animée ou interactive, ou bien toute autre forme de dispositif qui rendît compte de l'émergence d'un territoire informationnel nouveau.

A présent que les premiers temps du Net sont passés, et que l'on peut faire un retour sur cette courte histoire, on est en droit de s'interroger sur l'évolution de cette propension à représenter l'information : pourquoi montrer, pourquoi faire œuvre de ce qui justement a pour mission de nous informer ? Pourquoi produire un discours autoréférent, et de façon à la fois si abondante et si constante ? Y aurait-il là un point sombre, central, dont on ne pourrait guère s'éloigner, et dont la contemplation hypnotique pourrait nous donner une clé magique, qui ouvrît la compréhension d'une énigme ?

On pourrait également s'interroger sur la différence entre les premières représentations du flux de l'information sur le Net, qui le décrivaient comme lieu, comme territoire, et les œuvres contemporaines qui se heurtent au fait que l'on représente difficilement ce qui nous englobe. De fait, le Net, de média alternatif, minoritaire, et que l'on a longtemps qualifié de virtuel, n'est-il pas devenu central, le seul qui sût réunir en un même espace-temps aussi bien la presse papier que la télévision et la radio, sans oublier l'affichage public et la voix de la rue ? Le Net n'est-il pas devenu média amniotique - rendant encore plus complexe sa représentation ? Le fait qu'il soit tel que nous le connaissons n'induit-il pas, comme par nécessité, que l'on tente de le critiquer, de le détourner, de le combattre même avec force ?

Ainsi de nombreuses œuvres de net art se font-elles fort de dénoncer, par exemple, la toute-puissance de Google sur le réseau. De ces œuvres, dont nous examinerons certaines, on peut réellement dire qu'elles prennent une posture militante - sans oublier d'être aussi des œuvres d'art. Mais d'autres encore veulent faire toucher du doigt une certaine part d'absurde dans la saturation du discours sur le Net, avec la multiplication des outils de syndication, d'agrégation, qui ne parviennent pas à réguler l'explosion des flux d'information. Ces œuvres, et l'on peut penser plus spécialement à celles de Christophe Bruno, nous proposent alors ce qui pourrait ressembler à un retour aux sources, puisqu'elles nous permettent de visualiser sous forme de carte les territoires informationnels. Mais on verra qu'il ne s'agit plus tout à fait des mêmes cartes...


LA PULSION DE NOMMER, DE DÉSIGNER :
DE LA MIMÉSIS À L'INTERPRÉTATION


L'exemple le plus fameux de site ayant exposé, de façon très mélangée, à la fois des œuvres de net art et de « simples » cartes mimétiques, est certainement le très connu cybergeography.org, créé en 1997 par Martin Dodge et suspendu en 2004. Ces deux dates, d'ailleurs, ne sont pas sans importance, puisque la première correspond peu ou prou à la montée en puissance de la première « bulle Internet » tandis que la seconde marque le début du phénomène appelé Web 2.0 - et incidemment l'aube de la toute-puissance de Google. Entre ces deux dates, la première bulle Internet aura explosé, et la seconde aura gonflé...

Quoi qu'il en soit, Martin Dodge, universitaire issu du département de géographie de l'Université de Manchester, entreprit ce travail de collection de cartographies avec la foi du pèlerin qui lui permettait d'écrire : « Je crois que le Cyberspace a plusieurs géographies. Cette liste (de cartes) est le résultat de ma recherche sur les géographies du Cyberspace. C'est une liste quelque peu éclectique de ressources de l'information qui nous aident à mesurer et tracer ces nouvelles géographies virtuelles de l'Internet, du Web et de Cyberspace ». 2

En parcourant le site de Martin Dodge, on trouvera en effet une grande variété de cartes issues de tous les horizons géographiques comme disciplinaires. Les premières et les plus simples d'entre elles montrent comment les réseaux d'information se superposent à la géographie physique et politique. Elles ne font guère qu'imiter l'implantation des câbles, le parcours des ondes, et montrer comment tout part des USA, pour irriguer, par voie de plus en plus fine, l'Europe, tout d'abord, puis l'Asie. Ainsi, cette carte du réseau Usenet, en 1993, réalisée par Brian Reid, qui laisse sans l'ombre d'un doute sur la superposition entre géographie physique, politique et répartition du réseau. On peut dire que de telles cartes sont presque des lapalissades.


La géographie, ici, n'est mise à contribution que pour confirmer une évidence. Cette carte, et toutes celles qui reposent peu ou prou sur le même système, peuvent sans problème être comparées à des cartes d'exploration - en ce sens qu'elles ne veulent donner aucune interprétation, mais au contraire montrer un fait, qu'il soit géographique ou réticulaire, et plus encore les deux à la fois. Le trafic de l'information - et ici, la carte nous montre les forums abrités par Usenet - est donc simplement rendu visible, lisible.

De très nombreuses cartes dans cette même inspiration ayant été produites, qui montraient comment l'information était distribuée à travers les réseaux, et comment elle se superposait au territoire, l'étape suivante voulut dissocier le territoire naturel et le réseau pour montrer comment le réseau s'organisait à la manière de. Ainsi, eut-on droit à des analogies entre les plans de ville et le réseau : il s'agissait, dans l'esprit de ceux qui les proposaient, de montrer que la distribution de l'information étant par nature un réseau, on pouvait fort bien la comparer, pour la faire comprendre, pour la représenter, ou pour la mettre à distance, à un réseau urbain. Du plan de la ville visible, on passa très vite au réseau souterrain, avec ces cartes qui nous montraient comment les réseaux d'information s'organisaient à la manière d'un réseau de transport.

Ainsi cette carte imaginée par Oliver Reichenstein en 2008, sur le site au nom emblématique de informationarchitects.jp, qui nous montre comment les principaux sites web dans le monde - et parmi ceux-ci, les sites liés à l'information prennent une large place - peuvent être représentés sous la forme du réseau de train de Tokyo. Cette carte, fameuse à travers le petit monde du web, et constamment réactualisée, ne constitue pas une interprétation, à proprement parler, mais bien une analogie. C'est en quelque sorte la béquille mentale nécessaire pour arriver à se représenter une partie du Web, une partie que l'on ne connaît que par l'usage que l'on en fait - usage forcément limité par les limites humaines du temps passé à surfer. En tant qu'utilisateur, difficile de se représenter que le site digg.com se trouve à l'intersection des lignes « réseau social », « médias », et « innovation ». La représentation du réseau sous cette forme, par analogie, n'est pas en soi une interprétation, même s'il est parfaitement arbitraire de classer ainsi l'information.


Par contre, quand Martin Dodge compare une carte représentant le web, créée par Young Hyun en 2001, à une méduse, on peut dire que non seulement il fait une interprétation de cette carte, mais que la carte en elle-même est une interprétation.

Le robot utilisé par Young Hyun, baptisé Walrus - un nom certainement pas innocent, puisqu'il désigne le morse, l'animal, en anglais, mais est également le titre d'une chanson un peu folle des Beatles « I am the Walrus » - aurait en effet pu transcrire de façon bien différente les amas de sites et les liens. La formalisation spatiale décidée par les créateurs du robot Walrus, puis les choix de couleurs opérés par Young Hyun, aboutissent à ce dessin si particulier, que Martin Dodge interprète comme l'évocation d'une méduse.


Voilà bien la limite de l'utilisation de robots pour formaliser tout ou partie du Net, puisqu'ils ne restituent guère autre chose que ce pour quoi on les aura programmés, et qu'à ce titre, il n'existe peut-être pas de représentation du Net et de l'information sur le Net qui ne soit aussi une interprétation.

Puisque la pulsion mimétique n'est pas morte, l'action de cartographier les espaces d'information numériques ne cesse pas, et trouve constamment de nouveaux terrains à découvrir, en suivant les évolutions du Net lui-même. La communauté des blogs, autrement appelée blogosphère, n'entrait par exemple pas dans les préoccupations des cartographes et des artistes recensés sur cybergeography.org, parce que leur importance était bien moindre qu'elle ne l'est actuellement. Un designer, sur son site ouinon.net, aura comblé cette lacune, avec cette carte représentant les blogs francophones. Là encore, il s'agit d'une interprétation, qui s'appuie sur la classique représentation sous forme de géographie physique et politique. Mais cette géographie, et la pulsion mimétique qui la sous-tend, n'est citée que pour s'en détourner : on voit bien des continents se former, entourés de mers, on devine bien des espaces autonomes, comme autant de pays, réunis au sein d'ensemble politiques plus importants, comme s'il s'agissait de l'UE ou de la CEI, ou encore de l'ensemble américain... mais ils sont purement arbitraires, imaginaires. C'est la responsabilité de l'artiste-designer d'avoir donné telle ou telle forme, telle ou telle couleur à l'agrégat de blogs, qui forment les continents des « Jeux vidéo », des « Bandes dessinées », entourés par l'océan de l'Indifférence, ou la mer Luche... De la mimésis à l'interprétation, cette carte de ouinon.net nous montre le cheminement complet, en un seul mouvement.



QUAND L'INTERNAUTE CRÉE LUI-MÊME L'INFORMATION...
ET SE REGARDE !


Les représentations de l'information sur le Net que nous avons montrées sont propres à une démarche propédeutique : le Net, puis le Web, puis la Blogosphère étaient des formes médiatiques nouvelles, et il était dans la nature humaine, si l'on en croit Aristote, de vouloir en premier les imiter, puis les représenter, en en donnant une interprétation plus ou moins juste.

Une démarche comme celle de Mark Napier est tout autre, puisqu'il entend démontrer que l'information, sur le Net, est créée par l'internaute lui-même, du simple fait de sa navigation.


Ainsi la page qui s'ouvre dans Riot, sur le site Potatoland, est-elle le résultat de la navigation des visiteurs de cette page : ce que l'on voit à l'écran est le produit de la navigation antérieure de tous ceux qui se sont connectés sur la page de Mark Napier. N'est-ce pas assez dire que l'information, sur le Net, est produite par les parcours de navigation des internautes ? Ce projet artistique de Mark Napier renvoie certainement aux idéaux originels du Net, faits d'esprit de coopération, de libre-échange, de primat du collectif sur l'individuel, mais appuie également sur le fait que la navigation crée une traîne visuelle qui devient une information, laquelle se transforme aussitôt en spectacle.

C'est en creusant cette veine que de nombreux travaux artistiques ont donné une transcription de l'information produite par les internautes. László Kozma, un talentueux web-designer et media-activiste de l'université de technologie d'Helsinki, a mis au point un programme très simple qui permet de voir en temps réel les mises à jour de l'encyclopédie Wikipedia, d'où qu'elles viennent à travers le monde. On peut rester devant cette carte pendant quelques minutes, pour le simple attrait de voir le globe terrestre tourner comme un jouet, recrachant des articles destinés à garnir l'encyclopédie en ligne la plus connue. Pourtant, ce spectacle se transforme vite en une vision asphyxiante du village global, sans plus aucun mystère, réduit à un terrain de jeu, où la connaissance serait aussi simple à produire que des bonbons colorés.


Dans le même ordre d'idée, Facebook ne pouvait pas être en reste, et propose également une visualisation des vidéos postées 3 par les membres du réseau social. Là encore un globe terrestre sera représenté, comme vu depuis l'espace, et l'on verra s'agiter sur la surface de la terre des « missiles » qui figureront les mises en ligne de vidéo. Certes amusant à voir pendant quelques secondes, mais on pourrait se demander à juste titre ce qu'une telle animation peut bien apporter à vous, à moi... Le spectacle ici fourni est produit par les internautes eux-mêmes, qui créent du trafic sur le site de Facebook. Ce spectacle est celui d'une information, mais que nous dit ce spectacle ? Simplement le fait que en tel endroit de la terre, quelqu'un vient de mettre en ligne une vidéo. Peut-être que pour les plus mordus du réseau social Facebook, ce spectacle vaudra comme la surface d'un beau miroir, dans lequel on se demandera si l'on est bien le plus beau ?

Un tel niveau d'auto-satisfaction, chez l'internaute, était peut-être visé par les responsables du site du New York Times, quand ils ont mis en ligne une visualisation en temps réel des mots les plus fréquemment employés dans le service de micro-blog Twitter au cours d'un match de football américain.

On verra donc à cette adresse que le deux février 2009, les mots les plus employés étaient « Cardinals » et « Steelers », soit les noms des deux équipes en compétition.


Cela, à vrai dire, n'étonnera personne ! Mais à l'heure où tout le monde sait que le traçage des activités numériques en ligne devient un problème de démocratie majeur, il en est encore 4 - les blogueurs mordus d'information et plus encore d'informations sur l'information - qui s'émerveillent que l'information puisse être produite en temps réel à partir des messages envoyés dans la plateforme Twitter.

Cette fascination pour la technologie creuse une profonde dichotomie entre d'une part les internautes utilisateurs de Twitter, qui pourront se laisser aller à une contemplation narcissique, dans laquelle la technologie jouera le rôle de médiateur entre les utilisateurs et les spectateurs, qui de fait, seront les mêmes, et d'autre part les annonceurs, qui eux, sauront parfaitement se saisir des données collectées grâce à Twitter afin d'affiner toujours davantage leur stratégie commerciale. C'est bien toute la différence entre certains projets artistiques, comme ceux que nous avons vus, et d'autres réalisations comme celle du New York Times, qui ne sont que la face cachée du marketing et qui s'appuient sur la propension de certains internautes à considérer l'information créée par eux-mêmes comme une trace de soi, une preuve de son existence, forcément valorisée. Quand bien même cela serait vécu sur un mode ludique par les internautes, l'information co-produite et sa spectacularisation peuvent se révéler une manne pour les annonceurs - qui eux n'ont aucune attitude ludique, ni aucune préoccupation artistique.

Une autre façon de montrer que l'information est co-produite par le lecteur sur le Net est celle empruntée par le documentaire interactif. Paru sur le site du Monde, en 2008, un reportage nous montre la condition plus que difficile des mineurs de charbon en Chine, exploités et surexploités, à tel point que leur lieu de travail devient beaucoup trop souvent leur dernière demeure... L'originalité de ce documentaire est d'emprunter le mode de navigation du récit interactif. L'internaute devra donc cliquer à tel ou tel endroit pour emprunter telle branche du récit plutôt que telle autre, quitte parfois à se perdre. Mais là, il s'agit d'un documentaire, et dans l'exemple de ce reportage aussi noir que le charbon, produit par l'agence Honky Tonk, on verra que le lecteur doit faire bien attention à prendre les bonnes décisions : s'il se laisse tromper par un mineur trop aimable, et le suit vers une destination prometteuse, il risque bien de se retrouver dans le bureau du commissaire local, où il se fera tabasser, avant d'être prestement expulsé ! Nous ne sommes pas en Chine pour rien... Si le lecteur fait les bons choix, il pourra suivre jusqu'au bout ce reportage et sera devenu le co-créateur de cette information.


DU SPECTACLE DE L'INFORMATION AU DÉTOURNEMENT DE L'INFORMATION...

Le Net n'existerait pas sans les internautes et l'information qu'ils génèrent, souvent à leur insu. Cette masse de données devient une part du contenu indexé par les robots qui font ce que nos amis anglo-saxons appellent du « data mining ». Leur transcription graphique cherche la forme la plus spectaculaire possible, afin de générer de nouveau du trafic, ce qui est un mouvement sans fin. Cette manière de créer une information-spectacle a été poussée jusqu'au bout par Markos Weskamp, le créateur de l'objet visuel non identifié appelé « Newsmap ».


Son projet, récompensé par le Prix Ars Electronica 2004, au Festival de Linz (Autriche), s'appuie sur l'agrégateur de fil d'information Google News, qu'il thématise de façon différente et qu'il transcrit de façon graphique.

Tout ce qui est présent sur l'image montrée ci-dessus est issu de Google News, mais au lieu d'une présentation minimaliste, comme c'est le cas pour la plupart des services de Google, voilà une mise en forme brillante, chatoyante. Est-ce à dire que Markos Weskamp voulait apporter une plus-value à Google News, sans y avoir été invité ? Bien sûr que non.

En donnant une interface beaucoup plus synthétique et intuitive à Google News, l'artiste montre aussi que ce service - hautement controversé lors de son apparition sur la toile, et plus encore aujourd'hui, avec l'apparition des Adwords sur la page d'accueil - établit de fait une hiérarchie dans l'information en fonction de critères finalement assez obscurs. Les nouvelles les moins fraîches, parues depuis plus de dix minutes, ou pire encore depuis plus d'une heure, apparaissent ainsi en caractères minuscules dans Newsmap, et sont de fait illisibles, repoussées en dehors de notre perception, de notre attention, et donc bousculées dans l'inexistence sur la place du media village global. L'interface brillante, colorée, avec ses quelques gros titres, se suffit à elle-même, semble nous dire Markos Weskamp, et le spectacle qu'elle nous propose vaut bien tous les articles et toutes les dépêches d'agences.

Bien avant que le service Google News montre à quel point il allait cannibaliser les médias, Newsmap, par sa mise en image de Google News, anticipait le caractère éminemment contestable de ce service, qui prétend redistribuer l'audience vers les sites des principaux médias, mais qui, de fait, prend la place d'une super agence de presse, sans en assumer la dépense. Newsmap est bel et bien une prise de position citoyenne, qui ne feint de transformer l'information en spectacle que pour en dénoncer les dangers.


Dans un même esprit critique, on pourra voir le projet The Falling Times, qui, lui, transforme en icônes les différentes dépêches d'agence - un visage connu pour désigner telle ou telle personne, une tête de mort pour annoncer une catastrophe, un enfant surmonté d'un globe terrestre pour annoncer une nouvelle liée à l'enseignement, etc...


Le titre de l'installation - The Falling Times - fait référence au mouvement des icônes sur l'écran, qui tombent en continu, et nous donnent ainsi l'impression d'assister en direct au spectacle du monde en train de se faire, voire même en train de tomber...

Il suffit de cliquer sur une icône pour pouvoir lire la dépêche d'agence qu'elle représente - mais est-ce bien l'attitude qu'aura un internaute devant cette page ? Le spectacle, là encore, ne se suffit-il pas à lui-même ? Les auteurs de The Falling Times, Michael Bielicky, Kamila B. Richter, Dirk Reinbold, dans leur présentation de l'œuvre, mettent en garde contre « l'infotainment », ce mélange d'information et de spectacle. En réduisant l'information à l'icône qui caractérise telle ou telle personne, tel ou tel fait, ils montrent l'aboutissement ultime de cet « infotainment », quand le texte, qui porte l'information, le sens, a bel et bien disparu et que l'internaute peut simplement se réjouir de voir Bush et Ahmadinejad réunis de façon étrange, sur le même écran, dans une position de contiguïté pour le moins incongrue...

La question du sens que donne la presse au bruit de nos jours et de nos nuits, la question qui fait toujours écho à la fameuse affirmation de Hegel, selon laquelle « la lecture du journal est la prière quotidienne de l'homme moderne », est décidément toujours ouverte, et de façon aiguë. Ces deux projets d'artistes, qui veulent nous mettre en garde contre la transformation de l'information en un spectacle, font écho aux préoccupations de tout citoyen soucieux de voir se transformer un équilibre installé depuis le XVIIIème siècle, dans nos démocraties occidentales, entre pouvoir et contre-pouvoir. La presse papier, du moins une partie d'entre elle, a été pendant longtemps ce contre-pouvoir. Elle véhicule l'information sur la vie quotidienne, certes, mais bien plus encore, elle permet au citoyen de cheminer dans la formation de son opinion, en toute liberté, elle ouvre enfin vers des domaines de connaissance inhabituels. C'est cet équilibre qui est remis en cause avec la cannibalisation de la presse par le Net.

Antoine Schmitt, un des artistes majeurs sur la scène numérique française, ne nous dit pas autre chose dans son installation Time Split, qui transforme les dépêches d'agence en fausses prédictions. Le temps en effet de chaque verbe est changé en sa forme future, ce qui transforme les fils de dépêche AFP, ou Reuters, en fausse machine à prédire l'avenir. En lisant ces phrases, qui nous mettent en porte-à-faux, puisqu'elles relatent au futur des événements présents ou déjà advenus, on pourra suivre l'auteur, qui affirme que « (sa) préoccupation principale... est le rapport à l'action, entre autre à la décision, d'où l'imprédictibilité. Mais ensuite, en généralisant de la liberté de l'individu à celle du groupe, cela devient forcément politique ... ». Mais on pourra aussi penser que la transformation des agences de presse en machines à détraquer le temps nous informe sur le danger de cette course au scoop, qui a gagné la blogosphère, et qui gangrène jusqu'aux médias officiels. La pensée de Paul Virilio n'est pas loin également, qui nous met en garde contre l'accélération sans frein des sociétés de l'information, contre cette course au futur dans laquelle les dernières décennies s'est engagée : pour être toujours le premier, pour être toujours en avance, quoi de mieux en effet qu'un fil d'agence qui nous annoncerait le futur ! Phillip K Dick aurait aimé...

On pourrait situer le travail de Christophe Bruno dans un même axe, qui s'éloignerait déjà de la dénonciation de l'information-spectacle, pour aller vers une réflexion plus circonspecte de la représentation de l'information sur le Net. Dans sa dernière pièce, Le Dadamètre, Christophe Bruno a entrepris de tracer une carte du Net fort étrange, en s'inspirant tout à la fois de Raymond Roussel et de Dada. De Raymond Roussel, il retient la méthode d'écriture, que l'écrivain français du début du XX° exposait dans son fameux ouvrage Comment j'ai écrit certains de mes livres, et qui consistait à explorer, dans un poème, le chemin qui séparait deux mots très proches phonétiquement, comme « billard et pillard ». Avec son Dadamètre, Christophe Bruno veut tracer une carte qui montrerait la place occupée par des couples de mots. La zone « Boredom », par exemple, celle de l'ennui, regrouperait les mots qui sont sémantiquement proches, et de façon évidente : amour et amoureux, par exemple. À l'opposé, la zone « Wasteland » regrouperait des mots éloignés sémantiquement, et rarement utilisés ensemble, ce qui serait propice à créer l'arc métaphorique le plus large : parapluie et machine à coudre par exemple.

Cette œuvre de Christophe Bruno s'est appuyée sur un travail de lexicographie comparée long, exigeant, qui lui a demandé de comparer entre eux, dans des moteurs de recherche, pas moins de 800 000 couples de mots. Ce que l'on voit sur la carte est donc constitué de zones où les résultats similaires par couple de mots sont réunis.


Si l'on connaît un peu l'œuvre de Christophe Bruno, on sait les démêlés de l'artiste avec le moteur de recherche Google - lesquels se sont d'ailleurs répétés pour la création du Dadamètre. Ce présent travail entend dresser une carte de la valeur sémantique des mots, telle qu'elle est archivée par les moteurs de recherche, et nous alarmer par la même occasion sur la marchandisation du vocabulaire lui-même, et bien entendu sur celle du savoir et de l'information. Mais le Dadamètre prétend aussi servir d'outil prédictif. L'auteur, sur son site, déclare ainsi qu'« utilisant technologies du Web 2.0, réseaux de neurones, théorie des graphes, linguistique quantitative, (le « dadamètre ») permet de cartographier, et bientôt de prédire, tendances artistiques ou mutations sociales ».

On prendra garde à scruter l'avenir pour savoir si effectivement le Dadamètre permet de le prédire...


DE LA PRÉDICTION À LA PROPHÉTIE... QUAND L'INFORMATION VEUT DÉPASSER LA FLÈCHE DU TEMPS...

Représenter l'information sur le Net, alors que le Net a absorbé tous les autres médias, ou n'est pas loin de le faire, c'est comme de demander demander à quelqu'un de représenter son cerveau, ou de voir ses yeux.

C'est peut-être pour échapper à ce terrible aveuglement qui nous guette, que plusieurs artistes, penseurs, hommes d'affaires, se livrent au difficile exercice de la prédiction. On l'a vu chez Antoine Schmitt, chez Christophe Bruno. On peut le constater aussi chez Marcos Wescamp, créateur de la carte des InformationArchitects, qui prédisait, en 2008, que Google allait devenir une religion.

Mais on peut le voir aussi chez un homme d'affaires français, Thierry Ehrmann, qui se trouve être à la tête du principal groupe d'information pour les cotations d'œuvres d'art, dont l'antenne la plus connue est le site artprice.

Ce personnage très étrange, richissime homme d'affaires, qui a bâti sa fortune sur l'information en ligne et se prétend l'apôtre du chaos, lance des anathèmes d'inspiration anarchiste, et nous livre un fatras de prophéties, comme ne les aurait pas renié Nostradamus. Sur son blog, Thierry Ehrmann mélange sans façon des considérations sur l'avenir du Pape Benoît XVI et sur le cours du Brent en mer du Nord; sur une catastrophe dans un collisionneur de particules et sur le niveau du CAC 40 ou du Dow Jones. Bref un mélange auquel on ne prêterait pas attention, parmi toutes les élucubrations dont le Net regorge, s'il ne s'agissait de ce personnage très controversé qui arrive à faire la synthèse entre l'exploitation des ressources de l'information sur le Net et l'apologie, dans une poésie fumeuse, du chaos.

Comment expliquer que des personnalités si différentes que les artistes dont nous avons vu les œuvres, et un homme d'affaires faisant très habilement son autopromotion puissent, apparemment, prendre des positions comparables, en se situant résolument au centre de l'information sur le Net, et en voulant, dans le même temps, s'en échapper par la parole prophétique ? Le fait que le Net soit devenu média amniotique duquel se déprendre devient pratiquement impossible, tant les traces que nous y laissons ne se décollent plus de nous, tant toute question peut y trouver réponse, tant il nous lie à tous ceux qui non seulement vivent sur terre, mais y vivaient, ne laisse-t-il plus comme espace de liberté que la seule parole qui ne pourrait s'y trouver, celle nous disant le futur ? Et si la seule parole libre pouvait être celle-là, de quelle liberté s'agirait-il ? Celle du fou, ou du devin... qui peut-être sont une seule et même personne ?

Ce sont là d'étranges questions, auxquelles je laisse le soin à chacun de trouver une réponse.



Sites également vus pendant la rédaction de ce dossier :

  • Vidéo par le groupe sosolimited, groupe d'activistes et d'artistes qui travaillent sur l'information.

  • Robin Hewlett et Ben Kinsley, Street With A View : parades situationnistes parmi les photos de Google Street View.

  • Friend Wheel, application pour visualiser ses amis dans Facebook. Pour faire la roue devant vos visiteurs...

  • googorama - suwud.com, ready-made par un groupe brésilien à partir d'images de Google Street View.


Notes
1 : Jon Krakauer (1996), Into the Wild.
Traduction française : Voyage au bout de la solitude, Presses de la Cité, 2008.  

2 : "I believe that Cyberspace has many geographies. This resource list is the result of my research into the geographies of Cyberspace. It is a somewhat eclectic list of information resources that help us measure and map these new virtual geographies of the Internet, the Web and Cyberspace."
Martin Dodge, The Geography of Cyberspace Directory.  




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