Les papiers peints de François Morelli

Photo © François Morelli

François Morelli est un artiste pluridisciplinaire qui vit et travaille à Montréal. Il détient un Baccalauréat en arts plastiques de l’Université Concordia (1975) et une Maîtrise en beaux-arts de l’Université Rutgers au New Jersey. De 1981 à 1991, il vit et enseigne à New York où il réalise de nombreux projets d’installation graphique et sculpturale ainsi que des actions migratoires qui l’amènent à parcourir l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Afrique du Nord.

 

François Morelli poursuit une pratique transdisciplinaire – dessin, installation, performance, estampe, et sculpture – questionnant le statut de l’œuvre d’art, son processus de création et sa réception. Il s’intéresse aux notions de passage, de circulation et de transformation. Son travail évoque souvent des actions ou des événements passés en examinant les relations entre l’artiste et la société, entre individus, ou entre l’individu et l’objet d’art.

 

Depuis 1976, son travail a été présenté dans plusieurs musées publiques, galeries privées, centres d’artistes et événements d’art contemporain au Canada, aux États-Unis et en Europe. Il a exposé notamment au Musée du Québec (1979), au Musée d’art de Joliette (1980), au Musée régional de Rimouski (1988), au Centro Culturale Canadese (Italie, 1989), à la Horodner Romley Gallery (New York, 1994 et 1995), à La Vitrine (France, 2004) ainsi qu’à la Galerie Joyce Yahouda (Montréal, 2006 et 2008). Il a, entre autres, participé à la Biennale de Montréal (2002) et à la Biennale du Havre (France, 2006). En 2007, François Morelli a présenté des installations majeures au Centre d’art contemporain d’Atlanta et à la Galerie d’art d’Hamilton. En 2011, il fait partie de la Triennale Québécoise (Musée d’art contemporain, Montréal). Il expose en 2017 au Musée des maîtres et artisans du Québec (Ville Saint Laurent) et au 1700 La Poste (Montréal) ; en 2018 à la galerie FOFA de l’Université Concordia (Montréal) et au Musée de Baie-Saint-Paul ; en 2019 au Musée régional de Rimouski. Il participe à de nombreux festivals de performance dont VIVA : Art Action à Montréal en 2017 et 7a*11d à Toronto en 2018.

 

François Morelli a reçu de nombreux prix dont le Prix d’excellence à la Biennale de dessin, de l’estampe et du papier du Québec en 1993 et le prix Louis-Comtois en 2007, décerné par la ville de Montréal en collaboration avec l’AGAC.

 

En 2015, François Morelli a obtenu l’atelier d’artiste du Conseil des arts et lettres du Québec à Mumbai (Inde), ainsi qu’en 2011 à New York (EU). En 2004, il a obtenu l’atelier d’artiste du Conseil des arts et lettres du Canada à Paris (France).

 

 

Source: Galerie Joyce Yahouda

 

 

 

 

 

ENTREVUE

 

CLAUDE GOSSELIN (CG) : Comment vous est venue l’idée de produire vos grands dessins par impression sur des bandes de papier associées à des « papiers peints » ?

 

FRANÇOIS MORELLI (FM) : Mon intérêt pour le papier peint remonte aux années 80 lorsque je vivais aux États-Unis. Lors de mes visites dans certains musées, je découvrais les reconstructions historiques ainsi que les salles d’époque du Metropolitain Museum of Art à New York et du Philadelphia Museum of Art. Je m’intéressais alors à l’ornementation et au décoratif comme formes narratives et populaires. À la recherche d’une forme d’écriture pictographique, j’étais attiré par les papiers peints de la période victorienne et celle du mouvement Arts and Crafts ainsi que les hiéroglyphes égyptiens, les codex mexicains et les motifs décoratifs des tissus indiens. Dès les années 70, j’ai cherché à décloisonner l’estampe en imprimant des motifs répétés sur des bâches non tendues. J’ai aussi juxtaposé des oeuvres graphiques à des volumes tridimensionnels au courant des années 80; différentes tailles de dessins occupant les murs de mes installations à cette époque. Puis, dans les années 1990, je me suis tourné vers le dessin/impression avec tampons encreurs sur papier. Mais, le format des feuilles de papier devenait rapidement limitatif et encombrant pour l’ampleur de mes récits. Favorisant l’échelle humaine, je souhaitais travailler sur de plus grandes surfaces pour créer des environnements immersifs. Le cadre architectural me semblait la meilleure façon d’occuper l’espace et d’amener le spectateur à se déplacer, favorisant ainsi plusieurs lectures de l’oeuvre. Le papier peint blanc ou ‘liner’* comblait ce besoin pratique tout en facilitant l’impression des tampons encreurs. J’aimais aussi l’idée des murs marouflés. Le papier peint rend les murs lisses et sa surface fibreuse facilite l’impression toute en rendant l’image plus concrète.

 

*Le liner est fabriqué commercialement pour des surfaces accidentées et est conçu comme apprêt pour le papier peint.

 

 

CG : Quand avez-vous commencé à produire dans ce médium ?

 

FM : J’ai utilisé le papier peint blanc pour la première fois en 1993 à la Chambre Blanche à Québec lors d’une résidence. Par contre, il faut mentionner que dès 1974, je dessine sur de longs rouleaux de papier et mes dessins sont composés de motifs répétés en continu.

 

 

CG : Y-a-t-il un motif récurrent dans vos dessins ?

 

FM : Mes tampons encreurs forment la base de mes motifs. Ils sont fabriqués de façon commerciale à partir d’images reproduites et dessinées. Ces images se réfèrent au corps humain, aux sciences naturelles, aux outils de mon atelier et à d’autres artéfacts historiques et culturels. Chaque nouveau projet est l’occasion d’ajouter de nouveaux tampons à mon lexique d’images : un arbre, un bébé, une paire de ciseaux, des chiffres de 0 à 9, un Bouddha de forme androgyne, un insecte, l’épiderme humaine, l’intérieur d’une paupière, une empreinte digitale, un dollar américain, une petite pince étau… Aujourd’hui, j’ai plus de 75 tampons encreurs. Cette banque de tampons me permet la construction et la répétition rythmique des motifs. La trame, le maillage, la symétrie, le rayonnement et la spirale structurent l’organisation des compositions. Entre 1993 à 2001, la palette de couleur est limitée au rouge et noire. Les tailles variées de chaque image-tampon permettent une structuration modulaire des motifs. Finalement, des pochoirs découpés dans de grandes feuilles de papier servent à créer les figures humaines et animales. Ces figures proviennent de l’histoire de l’art (l’homme et la femme des cahiers de Dresde d’Albrecht Durer, le chien de Pisanello, figure Tantrique, figure Inuit…). Ils fonctionnaient comme des récipients pour les tampons encreurs. Des figures dans des figures, elles s’inspirent des miniatures Moghol (éléphants et chameaux composés d’animaux plus petits) et des peintres maniéristes du 16e siècle telle que Giuseppe Arcimboldo.

 

 

CG : Quelles sont vos préoccupations esthétiques ou politiques au moment de produire ces papiers peints des années 1993-2001 ?

 

FM : Iconoclaste, je résistais à la singularité et à la finalité de l’idée d’une oeuvre aboutie. Investi d’avantage dans le processus, je travaillais des installations graphiques ouvertes, éphémères, performatives et in-situ. Je résistais aux logiques réductrices et simplistes des formes pures, conceptuelles et minimales des néos (néo expressionisme, néo géo, néo conceptualisme…). Je préférais l’hybridité et la surcharge avec ses contradictions et ses paradoxes. Je laissais l’intuition me guider dans la possibilité d’invention d’un langage construit d’images; la sonorité et l’oralité des images se conjuguant au son des tampons frappant les papiers peints et les murs. Une poésie concrète en délire. Je mettais de l’avant le travail et le faire obsessif et compulsif. Je cherchais à renverser la hiérarchie et l’orthodoxie des disciplines artistique et transgresser les tabous narratifs de l’illustration, de l’ornementation et du chintz. J’utilisais le corps et l’architecture de façon interchangeable pour explorer la normalisation et le contrôle de nos comportements. J’inscrivais sur les murs les enjeux politiques et sociaux que je percevais. Je court-circuitais la logique et le bon goût de l’ordre moderne. De plus, en réaction à la marchandisation et à la spéculation des marchés de l’art des années 80, je cherchais à contrer l’objet isolé trop facilement détourné et consommé. Rendre compliqué et inextricable le sens, et suspendre l’expérience dans une surabondance et une multiplicité de possibilités. J’étais à la recherche d’une forme visuelle extatique.

 

 

CG : Certains papiers peints prennent les contours des murs où ils ont été posés. Vos papiers peints sont-ils toujours destinés à des espaces définis préalablement ?

 

FM : Les papiers peints ont toujours été conçus en réponse à un lieu spécifique. Souvent composée sur place, chaque oeuvre nécessitait un investissement considérable de temps et d’effort. L’architecture jouait un rôle essentiel. La hauteur des murs, les ouvertures (portes et fenêtres), les escaliers, les prises électriques, les luminaires…tous ces composants à prendre en considération lors de la réalisation d’une oeuvre. Il m’est parfois arrivé de travailler d’après des plans et des photographies du lieu pour créer une oeuvre dans mon atelier avant de l’envoyer pour être installée lors d’une exposition de groupe à l’extérieur de Montréal. Je fournissais les instructions d’accrochage avec les rouleaux de papiers peints.

 

 

CG : Ces papiers peints répondent-ils à des commandes ?

 

FM : La majorité de mes oeuvres de papiers peints ont été réalisées lors d’expositions et ne sont pas des commandes. Par contre, en 2004, lors de Home Wall Drawing : L’art de manger, je me livre à la commande. Ces oeuvres ne sont pas faites sur papiers peints. J’exécute les vingt-deux dessins/ impressions en France directement sur les murs des domiciles des hôtes qui me reçoivent en échange pour leurs repas préférés.

 

 

Horse Sense, 1995. Impression tampon encreur, 320 x 363 cm (126” x 143’’). Exposition in situ : Open to the public, Artspace, New Haven (Connecticut, États-Unis). Collection de l’artiste. Photographie © Guy L’Heureux.

 

 

ARTICLES

 

Neo UQTR, 5 février 2019, Retour de François Morelli à la Galerie R3

Giuseppe Di Leo, Accenti, 15 décembre 2017, The Art of François Morelli

Éric Clément, La Presse, 1er octobre 2017, François Morelli : liberté, sensualité, virtuosité

Caroline Montpetit, Le Devoir, François Morelli sous toutes ses formes

Carl Johnson, Espace Sculpture, vol. 7, no 3, printemps 1991, François Morelli : Forêt suspendue

 

 

QUE PENSEZ-VOUS DE CES PAPIERS PEINTS?