Sylvie Parent: Quel est ton parcours en tant qu'artiste, et qu'est-ce qui
t'a amenée au Web?
Zoe Leoudaki: J'ai débuté comme peintre. Je faisais alors de grandes pièces
chaotiques, très texturées. Au début, je tentais de capturer le Blanc absolu
(de 1984 à 1988). Puis j'ai réalisé que, pour capturer ce Blanc absolu, je
devais apprendre comment peindre le Noir absolu (1988-1995). Aussi, même si
j'aimais et aime encore le côté physique de la peinture, je sentais qu'il y
avait quelque chose qui manquait. Je ressentais le besoin d'établir avec mon
entourage une connection moins ésotérique et moins auto-référentielle que le
travail que je faisais jusqu'alors. J'ai commencé à faire des sculptures en
relief avec du plâtre, de la pierre et de l'argile. En m'appropriant
différents objets, certains ayant une valeur cérémoniale, et en en faisant
plusieurs moules, j'ai créé des pièces semblables aux fragments de frises
prélevés aux temples de la Grèce antique. J'étais convaincue que, du fait
que ces oeuvres incluaient un objet pré-existant que je n'avais pas moi-même
créé, cela me permettrait de me sentir davantage en relation avec le monde
extérieur. Mais je continuais néanmoins à ressentir une énorme distance
entre mon art et moi-même, et les gens autour de moi. Il me semblait que ce
que je faisais ne pouvait réussir à intéresser que quelques artistes et que
quelques plus rares amis.
Au moment même où je subissais cette remise en question artistique
personnelle, le courriel faisait une timide apparition et les forums de
discussion commençaient à voir le jour. Je suis devenue membre d'un de ces
derniers, consacré à des sujets artistiques, et dont le nom était, je crois,
Artcrit. J'ai reçu un jour un message provenant d'un artiste masculin
victime d'un blocage créatif et demandant de l'aide. Je lui ai envoyé un
message personnel pour le réconforter. À partir de ce moment, je suis
devenue sa confidente. Il me parlait de sa vie et j'écoutais. J'étais
surprise de constater à quel point quelqu'un peut se montrer ouvert avec un
parfait étranger. Il m'a parlé de sa relation ratée avec sa femme, de leurs
problèmes sexuels, de son ex-maîtresse et de ses enfants. Jamais il ne me
questionnait sur moi-même, mais il en est néanmoins venu à "tomber amoureux"
de moi. Il a même organisé une scène de séduction par courriel interposé.
Après un an, j'ai pensé que ce serait une bonne idée d'échanger nos photos.
Je lui ai donc envoyé un portrait de moi en noir et blanc. Il ne m'a plus
jamais donné signe de vie. J'avais brisé le code de l'anonymat et j'avais
désormais un visage. Tout cela est arrivé en 1992, et au cours des années
qui ont suivi je l'avais oublié, jusqu'à ce projet sur la Peur.
Quand l'idée de ce projet sur la peur m'est venue, j'essayais de trouver la
meilleure façon d'amener les gens à parler de choses intimes tout en
demeurant honnêtes. Au point où j'en étais, je pensais davantage à mon
entourage immédiat et non à des gens au bout du monde. J'ai pensé à conduire
des entrevues, à obtenir un numéro sans frais (1-800-peur?...), ou même à
créer un confessionnal téléphonique. Mais j'ai réalisé que ces différentes
solutions étaient plutôt intimidantes, et très limitées d'un point de vue
culturel et pratique.
Mon mari, Lawrence Swiader, est un concepteur de sites Web. Un jour, je lui
ai posé une question très simple. Pouvons-nous créer un site Web où il me
serait possible de demander aux gens de quoi ils ont peur? Il a dit oui. Et
ces gens pourraient-ils taper leur réponse et nous la renvoyer? Il a encore
dit oui. Et voilà. J'ai écrit le texte, que je voulais à la lecture simple
et direct comme le journal intime d'une adolescente. Nous nous sommes mis
d'accord sur les différentes sections du site ainsi que sur les hyperliens.
Nous avons commencé à y travailler ensemble et à se disputer sans arrêt.
J'ai fini par le laisser y travailler seul. Larry a tout mis sur pied en un
jour ou deux. Il a conçu l'aspect visuel que je trouve très intimiste et
respectueux de mes intentions. À l'époque, je faisais des impressions
monochromes sur des morceaux de papier. Mon mari a déchiré et éparpillé des
morceaux de papier pour donner au site son apparence actuelle. Ce projet a
été une véritable collaboration.
Le Web s'est révélé être la solution parfaite pour ce projet parce qu'il
transcende le temps et l'espace. L'intimité y est préservée ainsi que
l'anonymat des participants, ce qui est crucial pour ce projet. Je voulais
aussi que les gens aient le loisir de penser avant de répondre. Quand vous
avez à écrire quelque chose, vous avez tendance à y penser avant, alors que
lorsque vous parlez ou répondez à une question vous pouvez être un peu plus
superficiel. D'après ma propre expérience, il m'est plus facile d'être
honnête quand j'écris et que je suis seule, que quand je me trouve face à
une autre personne et que je suis supposée répondre verbalement. Et d'après
les réponses reçues, mes prémisses initiales se sont avérées justes. Il est
évident que la plupart des gens ont réfléchi sérieusement à leur réponse.
La lecture de leurs réponses m'émeut encore beaucoup. Pour moi, elles sont
un signe de l'existence d'un lien humain et spirituel commun à tous, au-delà
du sexe et de l'ethnicité.
S.P.: Pourquoi as-tu choisi la Peur comme thème de ton travail sur le Web?
Z.L.: Je viens d'une famille craintive et d'un pays fataliste. Ma famille a
peur de tout et les Grecs, en général, sont persuadés que rien ne changera
jamais. De plus, j'ai de tout temps joué le rôle d'une psychothérapiste
auprès de mes amis, et ce dans les deux pays où j'ai vécu (États-Unis et
Grèce), et tous ils évitaient de faire certaines choses par peur.
Je tombe dans cette catégorie moi aussi.
Je voulais aussi posé aux gens une question qui ne l'est pas souvent, parce
qu'elle est trop personnelle. C'est une question qui transcende les
frontières du soi et sonde des territoires inconnus que beaucoup ne veulent
pas visiter. Certaines personnes m'ont remerciée d'avoir posé cette question
et d'avoir fourni un forum où faire entendre leurs réponses, et d'une
certaine manière de les avoir fait entrer dans le domaine public. J'ai des
amis qui sont venus chez moi et qui ont passé deux, parfois trois heures
sans interruption devant mon ordinateur à lire toutes les confessions. De
temps en temps ils s'exclamaient: Oh, moi aussi j'ai peur de ça.
Le site a maintenant une vie autonome. Il existe depuis le mois de mai 1998
et nous recevons encore une moyenne de dix confessions par semaine, parfois
plus, originant non seulement des États-Unis et du Canada, ou de la Grèce,
mais aussi de l'Argentine, de l'Australie, de la Belgique, du Brésil, du
Chili, de la Colombie, du Costa Rica, de l'Estonie, de Chypre, de France, de
Hong Kong, d'Islande, de l'Inde, d'Israel, de la Corée, du Mexique, des
Pays-Bas, de la Norvège, de la Nouvelle-Zélande, des Philippines, du
Portugal, de la Russie,de l'Arabie Séoudite, de Singapour, de l'Afrique du
Sud, de l'Espagne, de la Tanzanie, de la Turquie, des Émirats Arabes Unis,
du Vénézuela et de la Yougoslavie.
S.P.: Peux-tu expliquer les différentes parties de ton projet sur le Web et
comment elles sont reliées les unes aux autres?
Z.L.: Ce projet Web est une partie d'une installation intitulée The Descent
of Chimera. En me basant sur les confessions que je reçois, j'envisage de
créer une oeuvre sonore, en utilisant des voix féminines et masculines, en
même temps qu'un vidéo filmé à l'autel de l'église néo-gothique hôte de la
Fondation Angel Orensanz pour les arts à New York, et ce, probablement au
mois de mai 2000.
S.P.: De quelles manières crois-tu que l'Internet peut être utilisé comme
mode d'expression et/ou d'action pour les artistes?
Z.L.: Je pense que l'Internet en est encore au stade embryonnaire. Plus la
technologie progressera et envahira le quotidien, plus différentes
possibilités pour l'art s'ouvriront. Ce que je trouve intéressant dans le
Web est sa manière non-linéaire d'organiser l'information très proche de la
manière dont nous rêvons, ou faisons des liens entre des aspects disparates
de la réalité. Ultimement, la technologie est simplement un autre outil pour
faire de l'art, et ce qui compte avant tout est l'intention, qui peut se
matérialiser dans une oeuvre, qu'elle soit virtuelle ou réelle, et causer à
son tour une altération dans l'esprit de ceux qui entrent en contact avec
elle.
S.P.: L'Internet est un espace rempli d'informations de toutes sortes,
beaucoup tout à fait inutiles, et beaucoup, également, tout à fait
offensantes. De plus, le commerce en ligne a envahi le Web, le rendant
semblable à un immense centre d'achat. Pour ces raisons, le cyberespace est
souvent comparé à une jungle, dense, brutale, pleine d'imprévu. En réaction,
plusieurs artistes font montre de critique et d'agressivité dans leur
travail. D'autres, au contraire, ont choisi d'utiliser ce médium en
accentuant son côté positif, en tant que moyen de communication, comme moyen
de rejoindre les gens et de créer un contact, de manière à "humaniser" cet
espace. À la lumière de ces considérations, comment vois-tu le projet sur la
Peur?
Z.L.: Le site sur la Peur utilise les possibilités de l'Internet et du
courriel afin de créer un lien de conscience entre les gens. Ce dont nous
avons peur nous dit qui on est. Après avoir lu les confessions de gens de
divers pays, j'ai réalisé que ces peurs soulignent l'aspect universel de
l'expérience humaine qui, dans la plupart des cas, semble aller au-delà de
la culture et de l'apprentissage. Plusieurs personnes m'ont demandé de
répondre à leurs messages, et je l'ai fait. Certaines m'ont même demandé des
conseils. Je me suis véritablement sentie redevable envers tous ceux qui ont
pris le temps de répondre, et certains ont parlé de sujets très personnels
et douloureux. Parfois, lorsque je me sens frustrée par rapport au monde de
l'art, je retourne lire certains des messages et je sens que j'ai su toucher
quelque chose de très vrai et de très fondamental, et que la peur est un
instinct très fondamental. J'espère seulement que l'installation finale
saura garder cette humanité.
L'Internet m'a donné le moyen d'aller au-delà de mon cercle d'amis et de
voyager au-delà des frontières géographiques, à l'intérieur de l'esprit de
gens très différents de moi. Je suis reconnaissante d'avoir pu faire ce
voyage. Il m'a sensibilisée par rapport à des choses, ou plutôt des peurs,
que je ne ressentais pas auparavant. Je suis donc convaincue que
l'installation finale saura se faire l'écho, non seulement de mon expérience
personnelle, mais aussi de celle des gens que j'aurai réussi à rejoindre
d'une manière ou d'une autre.
S.P.: J'aimerais aussi en savoir davantage au sujet de l'aspect transitoire
de ton travail sur le Web, sur le fait qu'il a été créé à partir du monde
réel pour se retrouver dans le virtuel, et constituer ensuite la base d'un
autre projet dans le réel. Crois-tu que le projet sur le Web est simplement
une partie d'un tout ou est-ce une oeuvre en elle-même?
Z.L.: La vie est transitoire, comme toute oeuvre d'art, y compris le
Parthénon. Je pourrais maintenir le site encore pendant très longtemps. Ce
serait comme d'avoir une très longue oeuvre en cours, où le "cours" serait
l'oeuvre. Je me sens encore très excitée quand je vérifie pour voir si j'ai
reçu de nouvelles réponses par courriel, ce sont les premiers messages que
je lis. Ce site Web fait partie d'un tout et est en même temps une oeuvre en
soi. Grâce au design de Larry, le contenu et le contenant se trouvent à
faire vraiment un.
S.P.: Dans le champ des nouveaux médias en art, la conception de l'artiste
comme initiateur, comme celui qui commence un projet mais qui laisse aux
autres le soin de générer le contenu, est devenue très importante. Que
penses-tu de cette conception? Est-elle plus spécifique à l'art Web des
nouveaux médias? Penses-tu qu'elle est aussi commune aux autres arts?
Z.L.: En y pensant bien, le contenu, quand il s'agit de l'art, se trouve
toujours être généré par l'interaction mentale, psychologique, politique et
physique des artistes avec l'"autre" ou le "monde". Que le résultat de cette
interaction soit utilisé tel quel, dans sa forme primitive, ou qu'il subisse
une transformation, cela m'est assez égal, seul compte pour moi le résultat
final. Cette oeuvre peut-elle ou non réussir à émouvoir le spectateur de
manière à susciter chez lui une altération de sa conscience? Voilà la
question.
Zoe Leoudaki a été invitée par Sylvie Parent, en tant qu'artiste de la Méditerranée travaillant sur le Web, dans l'exposition Che c'è di nuovo présentée à la Casina Pompeiana de Naples à partir du 18 décembre 1999.
Traduction: Anne-Marie Boisvert