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Matières textuelles sur support numérique, d'Alexandra Saemmer (France), 2007


À LA RECHERCHE D'UN VOCABULAIRE CRITIQUE POUR LES ARTS NUMÉRIQUES ET LA LITTÉRATURE INFORMATIQUE…



Le livre d'Alexandra Saemmer, Matières textuelles sur support numérique (Publications de l'Université de Saint Etienne) intéressera tous ceux qui se sentent concernés par la façon dont, très précisément, on peut rendre compte des œuvres de littérature informatique. Théoriser dans le domaine des arts et littératures numériques, beaucoup l'ont fait, le font, et le feront. Ce n'est certes pas inutile. Mais on constate comme souvent les mêmes théoriciens, les mêmes auteurs, sont cités et recités, sans que rien de nouveau ne vienne augmenter le domaine.

Tout l'intérêt du livre de cette universitaire d'origine allemande, maintenant fixée en France, c'est de s'engager loin des sentiers battus et rebattus de la théorie, pour s'avancer sur celui du close reading, comme disent nos amis anglo-saxons. En français, on parlerait d'approche critique pointue, ou méticuleuse.

Avant d'en arriver là, toutefois, A Saemmer aura pris soin de donner quelques gages à l'institution universitaire, en traçant le cadre historique et conceptuel dans lequel son ouvrage s'inscrit. Il faudra donc attendre la moitié du second chapitre pour qu'elle pose les questions qui font tout le prix de son ouvrage.

Comment désigner par exemple le poème interactif que l'on découvre sur son écran, poème qui ne cessera de se transformer à mesure des clics sur les liens hypertextes, jusqu'à disparaître complètement : A Saemmer propose le terme de « poème-géniteur », en étudiant au plus près le poème hypertextuel Explication de texte de Boris du Boullay 1. Pourquoi pas ? Le poème-géniteur, donc, serait le premier état du texte que l'on découvre sur son écran, une fois que l'on a ouvert tel ou tel URL. À mesure des clics, ce poème-géniteur pourra complètement disparaître...mais sa trace restera : il aura été la matrice de tous les développements contenus en germe par ce premier état.

On lira avec beaucoup d'intérêt la leçon de lecture que nous donne A Saemmer autour de cette œuvre, et l'on remarquera comme cette lecture réclame, de façon impérative, de transcrire ce que l'on lit sur un écran vers le papier : sans le suivi méticuleux des différentes étapes du texte, aucune analyse fine n'est possible.

Ce passage de l'écran vers le papier est révélateur d'une complémentarité nécessaire des supports.

Dans son troisième chapitre, consacré plus précisément au récit, « Textualités hyperliées, animées, programmées » l'auteur se demandera comment qualifier les liens, selon qu'ils permettent de progresser dans une intrigue, ou selon qu'ils constituent une incise. L'œuvre qui servira de support à ce questionnement, Apparitions inquiétantes de Anne-Cécile Brandenbourger 2, est bien connue en France, et a déjà fait l'objet de plusieurs études. C'est en la parcourant que A Saemmer arrive à proposer une véritable typologie des liens hypertextes dans le récit interactif. Liens-informant, liens-indices, sont des variantes des liens-incises. Le lien chronologique, lui, permettrait tout simplement la progression dans le récit, et serait comme l'action de tourner la page.

Mais une question ne manquera pas de se poser au lecteur : « Apparitions inquiétantes » n'est plus visible depuis quelques années sur le net. Pour ceux qui l'ont vu en ligne, au début de ce siècle, cette œuvre reste comme un souvenir assez vague. Or, la lecture critique d'une œuvre impliquerait que le lecteur puisse aller vérifier dans l'œuvre même le bien-fondé de la critique. C'est là une des limites de la critique des œuvres sur support informatique, une limite qui ne tient nullement à l'auteur, mais que cet exemple permet de mettre en exergue. La critique de littérature informatique devra prendre soin non seulement de noter la date de consultation de l'œuvre en ligne, mais encore de s'assurer que l'œuvre critiquée n'est pas destinée à disparaître, auquel cas on pourra lui reprocher d'asseoir son travail sur du vent, ou pire encore de susciter son propre objet d'étude.

Tout au long de l'ouvrage, on saura gré à Alexandra Saemmer de mêler très intimement la littérature classique et la littérature informatique, sa lecture de la première venant nourrir son analyse de la seconde, et l'on remarquera comme cette lecture analytique pourrait presque passer pour du comparatisme. On notera également qu'il s'agit là, de facto, d'une prise de position par rapport à la nature même de la littérature informatique, qui se verrait située dans la continuité de la littérature écrite traditionnelle, et non pas dans une nouveau genre, qui serait par exemple celui des arts numériques.

Dès lors, le fait qu'elle utilise les outils d'analyse de la littérature classique, pour rendre compte de la littérature informatique, apparaît comme un choix d'une grande logique. Toujours dans son troisième chapitre, de loin le plus riche, on lira avec intérêt son analyse du poème interactif 20 ans après, de Sophie Calle 3, au cours de laquelle l'auteur remarque que si les figures de style classiques comme métalepse et métonymie peuvent être transposées du papier vers l'écran, il faudra penser à en préciser le mode opératoire, pour mieux rendre compte de leur fonctionnement. C'est là encore une réponse à une question souvent posée sur la façon dont la critique textuelle peut aborder ces nouveaux objets littéraires.

Toujours au cours de son examen de 20 ans après, Alexandra Saemmer abordera un débat qui concerne les spécialistes, au cours duquel elle remet en cause la hiérarchisation entre « œuvre de surface » et « œuvre programmée » qui vouerait la première à la ...superficialité et la seconde à la profondeur.

Enfin, sa conclusion, intitulée « Remise en perspective » retiendra tout particulièrement notre attention, par son souci de sincérité et d'honnêteté, l'auteur revenant notamment sur la prise en otage par les avant-garde littéraires, et notamment l'OULIPO et le Nouveau Roman, de l'informatique comme simple outil d'amplification de problématiques plus anciennes.

Les auteurs de littérature informatique, les plasticiens, qui se sont emparés de l'outil informatique pour explorer de nouvelles voies pour la création, ont fort heureusement dépassé ou ont même ignoré, pour la plupart, les fondements théoriques de ces mouvements littéraires.

On lira également avec intérêt la façon dont Alexandra Saemmer remet en cause quelques-uns des mythes les plus solidement ancrés de la littérature informatique, comme cette affirmation selon laquelle auteurs et lecteurs pouvaient échanger leur rôle. Prenant le contre-pied de cette nouvelle vulgate, l'auteur tend au contraire à revaloriser la place du lecteur dans la littérature informatique, et à mettre en garde les auteurs contre leurs penchants techno-maniaques. « Et si le lecteur avait à nouveau envie de lire…Au sens de se laisser ravir ? », écrit-elle ainsi.

On regrettera par ailleurs que certaines pistes annoncées ne soient pas plus explorées, comme l'influence que pourraient avoir les productions de littérature informatique et de net-art sur les arts appliqués, la publicité, la communication, et pourquoi pas aussi, la littérature traditionnelle.

Mais c'est là une belle piste, que l'auteur suivra peut-être dans un ouvrage à venir...





Notes
1 : Boris du Boullay, Explication de texte, France, 2000.  

2 : Anne-Cécile Brandenbourger, Apparitions inquiétantes, France, 2000.  

3 : Sophie Calle, 20 ans après, France, 2001.  




Xavier Malbreil

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