œuvre 1


Dumbland, de David Lynch (États-Unis), 2002


"The Internet, the way I see it, provides opportunity for experiments so I can try one little bit of something and that can lead to a whole other world."
David Lynch 1





Dumbland est une série d'épisodes entièrement conçus par David Lynch pour une diffusion originale sur le site Davidlynch.com. Décrite par son auteur et réalisateur comme « a crude, stupid, violent, absurd serie » 2, elle ne risque pas de décevoir ceux qui s'étaient entichés des Blue Velvet, Lost Highway et autres réalisations, certes plus profondes, mais aussi brutales, du cinéaste. On y retrouve l'atmosphère angoissante et crûment violente qui caractérise l'ensemble de sa production. Auteur et réalisateur de plusieurs courts et long-métrages, mais aussi de séries télévisées (Twin Peaks, On the Air, Hotel Room), le cinéaste découvre sur Internet une nouvelle liberté : « The Internet is a place where we can all get our own set-up and have full freedom, and that's super important […] Television is not free. It's not a place where freedom really exists. » 3 Commentaire intéressant, surtout venant d'un cinéaste qui n'a jamais donné l'impression de courber l'échine devant la censure.

La série Dumbland, composée de huit courtes animations, ne dure que quelque trente minutes. Elle présente les altercations d'un pater familias nommé Randy avec son entourage. Dès le premier épisode intitulé « The Neighbor », Lynch ne ménage pas son auditoire qui saisit bien le ton à venir pour ceux qui suivront. Le personnage principal, s'intéressant au hangar d'un voisin, discute avec celui-ci avec une cruauté déconcertante. L'épisode « The Treadmill » s'articule autour d'un tapis à gymnastique dont le son irrite le protagoniste. Encore une fois, la violence gratuite est au rendez-vous. Dans « The Doctor », Randy, après s'être fait électrocuter, se rend chez un docteur. Lynch en profite pour se moquer de la question médicale classique : « does that hurt ? », lorsque le toubib enfonce un couteau dans le crâne de son patient pour évaluer sa sensibilité. Une scène que l'on verrait volontiers dans un film de Tarantino. Le cinéaste enchaîne avec l'épisode « A Friend Visit » qui met en scène une discussion morbide entre le pater et un ami. « Get the Stick », sans doute l'épisode le plus gore de la série, présente un homme avec un bâton coincé dans la bouche. Les efforts du féroce protagoniste pour le lui retirer mènent à la déformation du corps de la victime en une créature abominable et souffrante qui se fait vulgairement happer par un camion. « My Teeth are Bleeding » est une cacophonie, celle d'un enfant qui saute sur sa trampoline, d'une mère qui hurle, de bruits de voitures, de coups de feu et de sirènes qui parviennent par la fenêtre du domicile, d'un match de boxe dans le téléviseur, ainsi que d'une mouche. Enfin, Uncle Bob répète en boucles des gestes à tout le moins répugnants alors que le dernier épisode, « Ants », certainement le plus hilarant, présente Randy découvrant les effets hallucinatoires des pesticides. La banlieue psychotique de Dumbland, comme l'ensemble de l'œuvre de Lynch, divise inévitablement une fois de plus l'auditoire.

Cependant, malgré l'effet choc de ses épisodes, qui peut plaire ou déplaire à certains, il est difficile de ne pas constater dans Dumbland une critique amère d'un pan de la société américaine. Celle de l'ignorance, de la violence, de la cruauté, de l'indifférence, bref de tout ce qui mène vers une détérioration des rapports humains. La famille dysfonctionnelle dans la mire de Lynch met en scène un père monstrueux et violent, déféquant dans le jardin et injuriant toute forme d'être vivant, une mère hystérique en perpétuelle crise de panique et un enfant exténuant en quête d'un peu d'attention. À cela s'ajoutent quelques personnages secondaires tels un docteur sadique, un ami chasseur tout réjoui d'assister à une décapitation ou encore un oncle malade éructant et dégurgitant sur le plancher. La répétition sonore comme visuelle est employée à outrance pour bien faire émerger l'aberration à laquelle mène toute forme d'aliénation. De prime abord, Dumbland semble s'inscrire dans la lignée des Happy Tree Friends ou Family Guy, des séries également connues pour leur humour absurde et leur cynisme. Toutefois, l'atmosphère de Dumbland engendre cette sensation « d'inquiétante étrangeté » caractéristique de l'œuvre lynchéenne et que l'on ne retrouve nulle part ailleurs.

Pour la création de Dumbland, David Lynch s'est installé seul devant son ordinateur et a ainsi fait advenir des personnages qu'il a animé lui-même. Il a incarné chacun des protagonistes devant le miroir avant de leur donner sa propre voix, altérée par le traitement sonore. Le style en est simple : figures noires sur fond blanc, évoquant celui des courtes bandes dessinées, The Angriest Dog in the World, diffusées dans plusieurs journaux entre 1983 et 1992. Créées aussi en noir et blanc, celles-ci reprenaient les mêmes séries d'images pour représenter des histoires différentes. Dumbland marque les premières explorations de Lynch avec le logiciel Flash. L'animation rudimentaire est contrebalancée par la trame sonore extraordinaire, entièrement réalisée par l'auteur, et constituée de sons en boucles : halètements, grognements gutturaux, scratchs de table tournante et autres sonorités inattendues. L'excellence de Dumbland réside dans cet arrimage inédit des éléments auditifs et visuels consolidant l'unité des épisodes et permettant au style lynchéen de se montrer dans toute sa splendeur.

Le cinéaste, créateur de plusieurs productions d'envergure, s'est donc retrouvé pour Dumbland à travailler à nouveau en solo. Ce projet solitaire nous rappelle davantage ses premiers courts-métrages à petits budgets que ses grandes productions plus récentes au style plus léché telles que Mullholand Drive. Internet a ainsi permis à Lynch d'effectuer un retour aux racines de sa carrière cinématographique, le film d'animation, dans lequel transparaissait sa formation originale en arts plastiques. On se souviendra entre autres de Six Men Getting Sick, une animation répétée en boucles, et qui présentait un écran constitué de visages sculptés, voire bricolés. On se remémorera également The Alphabet ou The Grandmother inspirés du dadaïsme et du surréalisme. Ces premières productions, pour la plupart réalisées avec peu ou pas de collaborateurs, donnait ainsi la sensation de pénétrer l'imaginaire intime de l'artiste. Avec Dumbland, Lynch a cependant délaissé quelque peu l'univers fantasmagorique freudien pour enraciner sa création dans une réalité certes morbide, mais à tout le moins encore vraisemblable pour le fond.





Notes
1 : Cité dans : Mike Hartman, "Dumbland", City of Absurdity, consulté le 27 juin 2007.  

2 : David Lynch, Davidlynch.com, consulté le 27 juin 2007.  

3 : Mike Hartman, ibid.  




Paule Mackrous

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