œuvre 1

Voices from Ravensbrück (Pat BINDER, 2000)

par Simon Brousseau

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Le temps passe et puis on oublie. Le passé, vu sous cet angle, est à la fois ce qui passe et ce dont on se passe. Notre époque est oublieuse, beaucoup de penseurs (Laïdi, Leder, Taguieff, Zawadski) l’ont souligné, et on peut dire que nous sommes passés de la perspective moderne du rejet de la tradition à une forme de désintéressement qui n’est soutenue par aucun programme ni par aucune idée. Or, on ne saurait trop insister sur l’importance de la mémoire, cette présence du passé sans doute susceptible d’offrir une base solide au présent en vue de se propulser vers l’avenir. Dans ce contexte qui est le nôtre et que l’historien François Hartog décrit de belle façon comme étant une expérience du temps présentiste 1 , les œuvres de mémoire, ces œuvres hantées par les spectres du passé qui font figures de revenantes, acquièrent une importance particulière.

En 2000, L’artiste allemand Pat Binder a mis en ligne une œuvre intitulée Voices from Ravensbrück. Ravensbrück est un village qui se trouve à 80 km au nord de Berlin. De 1939 à 1945, ce fut également un camp de concentration nazi, un camp exclusivement dédié aux femmes prisonnières. De cette réalité historique, il reste aujourd’hui quelque 1200 poèmes et dessins créés par les détenues. Le projet de Pat Binder consiste en un espace pouvant accueillir ces voix du passé, ces œuvres qui n’avaient à l’origine pas d’autres destinataires que les prisonnières elles-mêmes, puisque personne ou presque ne sortait des camps. Ainsi, 55 ans plus tard, ces voix qui cherchaient toujours à se faire entendre ont trouvé un lieu d’expression sur le Web.

Voices from Ravensbrück propose à l’internaute d’errer dans un corridor qui contient plusieurs portes. Il s’agit d’une photographie en noir et blanc à l’ambiance concentrationnaire. Derrière chaque porte se trouvent des œuvres des détenues de Ravensbrück, celles-ci étant rassemblées selon plusieurs thématiques liées à différents moments de l’expérience du camp : l’arrivée, les travaux forcés, le moment de l’arrestation, l’attente, la résistance, la souffrance et la mort.

Parmi les œuvres transposées à l’écran par Pat Binder, se trouve un poème de Micheline Maurel, une poète et activiste française qui a été arrêtée à Lyon en 1943. La disposition des œuvres proposée par Binder n’a rien de flamboyante. Binder reste en retrait, préférant laisser la place à ces voix qui sont restées trop longtemps confinées entre quatre murs de béton armé. Le poème est simplement retranscrit et ce que l’artiste crée ici est d’abord et avant tout un lieu d’expression, une brèche permettant au passé de ressurgir et de briser le monolithe du présent :

Glaring suddenly
the paths are lit
Dogs and women are barking
unseen
The train stops. This is where we
must get out.
We get out. Then, withtout having
understood
how, why and where from
a hailstorm suddenly
beats down on us,
without having had time
to collect our things
shaken, shoved is our poor herd
into the night, towards the iron gate
that creaks open, that is the destinations,
that is hell !

C’est bel et bien d’une expérience de l’enfer dont il s’agit, on le comprend à la lecture du poème de Micheline Maurel. L’importance et l’intérêt de ce texte résident dans l’expression d’une réalité foncièrement dépourvue de poésie. Le poème, pourrait-on dire, s’attaque à son antithèse : la littéralité brute, la marche déterminée de la machine concentrationnaire. Aux côtés de cette figure connue, de cette survivante des camps qui a publié aux Éditions de Minuit un livre qui s’intitule Un camp très ordinaire, en 1957, se trouvent également les voix des oubliées, celles qui sont mortes dans les camps.

Voices from Ravensbrück est une œuvre qui témoigne de la sensibilité de l’artiste à l’égard du passé, de l’importance d’habiter le présent en prêtant une oreille attentive à l’histoire. Elle propose une conception de l’art en tant que possibilité de préserver un regard humain au cœur de ce qui précisément peut nous sembler inhumain. Or l’histoire nous enseigne que rien n’est plus humain que la violence des événements et l’oubli qui les guette. L’abondance des archives de Ravensbrück montre à quel point l’art, avant d’être amusant et beau et divertissant, est aussi une question de survie.

1 François Hartog, Régimes d’historicité, présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions du Seuil (coll. La librairie du XXIe siècle), 2003, 257 p. 

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