œuvre 5

Dead-in-Iraq (Joseph DELAPPE, 2006-2009)

par Amélie Paquet

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« Je travaille sans lever le nez, je ne pense à rien d’autre qu’à bien orthographier les noms.  »

Marguerite Duras, « La douleur » 1

Dans la nouvelle « La douleur » (1985) de Marguerite Duras, la narratrice qui espère le retour de son mari envoyé dans un camp de concentration pendant la Deuxième Guerre mondiale travaille à tenir des listes de noms. Ce sont les noms de ceux dont on obtient des renseignements, ceux qui reviendront peut-être. La performance en ligne dead-in-iraq (2006-2009) de Joseph DeLappe se construit aussi à partir d’une liste de noms. Mais DeLappe ne constitue pas une liste comme la narratrice de Duras, il en détourne une déjà existante, une liste où sont consignés les noms des soldats américains morts à la guerre en Iraq. À partir de cette liste de noms qu’il a trouvée sur Internet, DeLappe décide de faire un mémorial virtuel dans un jeu de tir en ligne. De mars 2006 à juin 2009, il a transcrit 4042 noms dans le jeu America’s Army. Les noms de ces soldats hantent désormais cet espace vidéoludique où la mort n’est jamais définitive.

America’s Army est un jeu de tir en ligne à la première personne. Le joueur doit d’abord passer à travers un entraînement avant de jouer en ligne avec d’autres internautes. Le jeu de tir est organisé pour qu’il ne soit pas possible pour un joueur d’évoluer en solo. Les joueurs doivent absolument se rassembler et développer ensemble des stratégies pour arriver à vaincre les ennemis qui ne sont pas contrôlés par l’ordinateur, mais par d’autres groupes de joueurs. Joseph DeLappe s’est inscrit dans le jeu sous le nom de « dead-in-iraq ». Il reproduit toujours le même rituel. Avec son personnage, il ne participe jamais aux missions. Seul et pacifique, son personnage se tient sans bouger en attendant d’être tué par un autre participant. Lorsque son avatar meurt, il transcrit le nom d’un soldat mort à la guerre en Iraq dans l’espace de clavardage visible par tous les joueurs en ligne sur le même réseau que lui. Il copie le nom complet du soldat, son âge, sa division dans l’armée et la date de sa mort. Il continue d’ajouter des noms jusqu’à ce que son avatar soit ressuscité et prêt à retourner dans la partie.

Joseph DeLappe n’est pas le seul artiste à s’être intéressé à America’s Army. Dans le court-métrage Welcome to the Desert of the Real (2009), Paolo Pedercini, le créateur de la Molleindustria, illustre sa réflexion sur le stress post-traumatique des soldats revenus de la guerre à partir de séquences filmées dans l'univers de ce jeu. Chez Pedercini, la dénonciation de la guerre est explicite. Il choisit America’s Army,et non un jeu de tir commercial, puisqu’il s’agit d’un jeu de propagande développé par l’armée américaine et offert gratuitement aux internautes afin d’aider au recrutement des troupes et pour améliorer l’image de l’armée. Pour DeLappe, sa performance en ligne n’est pas une protestation contre la guerre :

I am doing this to make a very personal gesture - you can think of the typing of the names of our fallen soldiers in the America's Army computer game as being like writing something on a chalkboard in school over and over again.   This is my way to take personal responsibility towards mourning the deaths of these, our fellow American's. 2

En transcrivant le nom des soldats morts, DeLappe recherche une connexion entre la guerre et lui, il veut assumer en tant qu’Américain, sa propre responsabilité dans les événements.

DeLappe donne quelques captures d’écran de sa performance sur son site Web. Les internautes réagissent de diverses manières à l’apparition soudaine de ces noms. Certains sont intrigués, comme le joueur « BgRobSmih »  qui demandent à DeLappe : « Are those real people?? ». Certains sont hostiles, comme « daftyq » qui écrit : « why should we care if an american or two dies ? so i guess your against the war and are spamming us ? ». D’autres, comme « bin-lad-e-nG.W.B », répondent seulement « i am srry ». La seule réponse qu’on peut offrir à ces morts qui viennent hanter le Web est peut-être précisément : « i am srry ».


1 Marguerite Duras, « La douleur », in La douleur, Paris, P.O.L., 1985, pp. 9-81.

2 Joseph DeLappe, dead-in-iraq Q and A, en ligne, consulté le 15 octobre 2010, lien

 

 

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